Episode n°3

Au sortir de ces deux jours de fête qui ont révolutionné le petit monde lillois le groupe instigateur du projet se trouve considérablement augmenté. Bien que les amiEs de Rennes, de Belgique et d’ailleurs aient repris la route avec la ferme intention de faire trembler leur ville des mêmes soubresauts festifs, prés d’une quarantaine de personnes occupent toujours le bâtiment. Le fait qu’elles viennent également de Lyon, Genève, Paris, Laon, Bordeaux ou Toulouse, apporte au squatt une dimension nouvelle qui fera de l’occupation du Clos Ferrer un véritable pôle en cette année 1995. Lieu de passage incontournable, le lieu profitera du carrefour géographique qu’il représente entre la Belgique, la Hollande et l’Angleterre, terres de prédilection de nombreux punks et squatteurEs. Le grand terrain annexe au squat servira ainsi de parking aux innombrables camions travellers qui s’arrêteront dans notre contrée. La naïveté et la fraîcheur qui se dégage de l’occupation séduit moult visiteurs qui prolongent sans cesse leur séjour. Le manque de cohésion qui caractérise l’occupation des premières semaines permettra d’ailleurs à quelques personnes de s’installer sans qu’aucune affinité ne les lie aux autres occupantEs. Si le camping anti patriarcal et l’ouverture du lieu unissent quelques personnes au départ de l’occupation, la plupart des autres habitantEs ne se connaissent pas et il faudra quelques semaines avant qu’un réel dialogue ne s’établisse entre toustes les squatteureuses. Un deuxième texte est distribué l’après-midi du 11 septembre pour s’excuser auprès du voisinage des désagréments occasionnés avant de lui annoncer la résolution prise de rester dans la place. Que quelques ahuriEs profitent du laxisme des autorités pour faire la fête dans les vestiges du monde ouvrier se tolère -du moins se subit- au bénéfice de leur audace, mais qu’ils s’installent pour de bon relève pour beaucoup de la provocation. Les prétentions du tract, en rupture avec les aspirations du quartier à résider en paix loin de l’agitation du centre ville niaient en réalité le désir des habitantEs de s’insérer dans la vie locale :
« Malgré les éventuels dérangements occasionnés ces deux derniers jours, nous voudrions porter votre attention sur le fait que ces festivités étaient en soutien au projet d’ouverture de ce lieu pour en faire un espace d’habitation et de vie aux différentes activités socio-culturelles. Nous voudrions également vous rappeler que cette situation bruyante restait exceptionnelle et que par la suite nous comptions gérer au mieux ce lieu respectant notre voisinage. Pour le moment, nous avons énormément de travaux de rénovation et d’aménagement à effectuer avant de songer à mettre en place les activités avec/pour le voisinage (repas de quartier, soutien scolaire, spectacle…). Néanmoins nous sommes toujours ouverts à la discussion si vous désirez de plus amples informations sur nos activités ; passez nous voir, vous êtes les bienvenues. Il serait également souhaitable que vous nous fassiez part de votre soutien. Vous pouvez retourner ce papier avec vos remarques dans notre boite aux lettres qui se situe rue Dupuytren. Nous passerons également chez vous pour vous informer davantage sur notre projet et pour se rencontrer. Nous essayons en outre de récolter un maximum de signatures pour faire poids auprès du propriétaire et des autorités. Cette pétition anti-expulsion sera déposée à la mairie de quartier. En vous remerciant de votre soutien.
Vos nouveaux voisins. »

Et la lettre se finissait par un ridicule petit coupon destiné à être déposé dans la boite aux lettres qui n’en recueillera que quatre ou cinq dûment remplis. L’aventure reposait néanmoins sur une relative absence de projet de vie en commun, qu’une réelle et indéniable envie d’expérimenter de nouvelles pratiques vint taire. Les quelques personnes qui avaient projeté d’ouvrir un squat furent catapultées dans une aventure que personne n’avait préalablement désiré vivre dans sa globalité et on s’illusionna rapidement de par la spontanéité du geste et le désir irrépressible de rupture qui animait l’ensemble des occupantEs. Mais malgré ce défaut, le projet existait et on observa très rapidement une bonne entente de la communauté que l’on jaugera en regard du renfermement des habitantEs sur elles-mêmes. Cette contradiction s’explique de par la quasi virginité que recouvrait cette tentative de vivre autre chose, autrement, et l’exaltation que produisait l’idée qu’on y parvenait, enfin. Peu importait de savoir avec qui nous désirions habiter et comment, voire pourquoi : nous avions cette ivresse de vivre qui nous faisait oublier ce qui nous apparaît être à présent l’essentiel. L’autre raison qui explique que nous ayons vécu positivement cette antinomie relève du climat de l’époque puisque nous avons vécu l’épisode du Clos Ferrer dans une constante adversité. De celle qui nous lie invariablement depuis des siècles et que nous éprouverons à notre tour durant toutes ces occupations de fortune. L’immeuble bien campé sur ses fondations était pour être franc totalement vétuste sur le plan des commodités. L’eau fut sans aucun doute la carence la plus handicapante du lieu puisque nous fûmes contraintEs dès le mardi d’alimenter deux énormes réservoirs que nous avions récupéré grâce à des jerricanes d’eau que nous allions chercher à la piscine qui jouxtait le fond du terrain. Les responsables ne firent aucune difficulté pour nous approvisionner car notre présence ne les dérangeait pas et surtout, il voyait dans l’occupation du Clos Ferrer un fantastique pied de nez aux propriétaires de la friche qui firent tomber lors de la destruction de l’usine sa cheminée. Elle avait dû fermer pendant plusieurs semaines pourrissant la vie du quartier pour quelque promoteur très peu soucieux de ce type de préoccupation. Nous vengions donc habilement les gérants de la piscine des ennemis que nous avions en commun. Remplir l’énorme bidon proche de cents litres posés sur un caddie devint très rapidement une corvée qu’il fallut néanmoins accomplir régulièrement. La consommation en eau décupla dans les jours qui suivirent la fête car les besoins d’une vie journalière ne sont pas les mêmes que ceux d’un concert. L’usage du terrain en guise de toilettes devint lui aussi insupportable au sortir des festivités. D’aucuns furent raviEs de ce retour à la nature qu’impliquait le contact de nos fesses aux chardons de la friche industrielle, mais ce ravissement parut rapidement tout aussi stupide que le reste des fantasmes naturalistes qu’avaient ressuscité le concert de Tromatism.(sic) Le papier toilette jonchait le terrain de part en part et les odeurs devinrent rapidement insupportable. On réhabilita alors les anciens cabinets auxquels nous ne pouvions accéder qu’en sortant du squat. Très peu pratique la nuit il fallait débarricader la porte avant de longer le bâtiment pour s’engouffrer au final dans le petit local qui resta longtemps sans lumière. Des mecs- très mecs - simplifièrent l’opération en pissant du haut de leur fenêtre où d’une porte du troisième étage qui donnait dans le vide. D’autres personnes continuèrent à utiliser les toilettes qui avaient été condamné aux étages négligeant ainsi les règles élémentaires de vie en commun.

L’électricité fut également un facteur de consolidation du groupe qui dû parer au plus urgent malgré son partiel agrégat : une fois les musiciennEs disparuEs, de nombreuses parties du bâtiment retombèrent dans le noir dont les deux groupes électrogènes les avaient tiré quelques heures durant. Le branchement en façade permit de redistribuer l’électricité aux différents étages après qu’une grosse récupération de câbles ait été effectué sur les chantiers voisins et qu’une rapide formation sur le tas ait transformé quelques téméraires squatteureuses en électriciennEs. Un dédale de câbles, de dominos et d’interrupteurs en tout genre jonchèrent les escaliers du squat pendant quelques semaines mais l’électricité resta un atelier permanent de par la précarité de l’installation et ses constantes défaillances. Le manque de matériel fut comblé par de fréquentes récupérations, le glanage des encombrants, quelques vols et dépouillages dont un Mac do qui nous légua entre autre son formidable balai géant, indispensable les premiers jours de notre installation. Dès le mercredi 13 septembre nous fîmes une demande à Emmaus pour récupérer gazinière, frigidaire, chauffages, couvertures et matelas. Quelques voisins et voisines nous apportèrent des vivres (dont du lait pour les enfants) et des couvertures. Le mercredi fut élu jour de la semaine pour l’autoréduction de masse, deux voitures étant chargées de faire les courses dans les grandes surfaces et les magasins bios pour compléter les récupération de légumes en fin de marché et de pain à la fermeture des boulangeries. Le magasin Champion qui se trouvait à deux pas du squatt fit très rapidement les frais d’une telle proximité et le vigile interdit à certains l’accès de l’établissement après avoir stigmatisé sans grande difficulté la bande de voleurEs. Situé au cœur d’un quartier populaire il fallut également faire face à quelques embrouilles dont le racket d’un camarade par quelques collégiens du coin. Enfin nos relations avec certainEs de nos voisinEs se dégradèrent très rapidement et une pétition en faveur de notre expulsion apparut dans le quartier. Les premiers jours furent donc assez éprouvants et toute espèce de réflexion d’ordre globale disparut sous le poids des obligations qui s’imposèrent à nous : entre autres réparer les vitres cassées, nettoyer l’ensemble du bâtiment de cinq années de poussières, construire une cuisine digne de ce nom, aménager nos chambres…

Le bâtiment n’a jamais cessé de vivre après que la porte bleue ait été poussé : de nombreux graffitis ornent le lundi matin les murs extérieurs et intérieurs de notre nouvelle maison cédant au réflexe quasi systématique mais toujours pénible des squatteureuses qui ne peuvent s’empêcher de remplir les espaces d’inscriptions plus ou moins parlantes comme pour conjurer le vide. Hormis les classiques Police partout, justice nulle part, solidarité antifasciste, vélorution et autres free from nuclear diseases, on pouvait lire dès les premiers jours sur le haut d’une porte Mon frère est hétéro, comment l’aider ? ou le devenu célèbre il faut annihiler la violence par l’amour vestige d’une incursion de hippies dans la cuisine. L’horreur disparaîtra en partie lorsqu’un trou réunira la cuisine de la salle à manger. La chambre du troisième étage faisant face aux escaliers fut un espace d’expression particulièrement saisissant puisqu’un antéchrist sanguinolent ornait la porte qui ouvrait sur plusieurs textes défiant les murs et ses résidentEs :
« Nous allons individuels sans la foi qui nous sauve. Nos dégoûts de la société n’engendrent pas en nous d’immuables convictions. Nous nous battons pour la joie des batailles et sans rêve d’avenir meilleur. Que nous importent les lendemains qui seront dans des siècles. C’est dès l’instant, dès tout de suite que nous voulons nous laisser aller à nos pitiés, à nos emportements, à nos rages, à nos instincts ; avec l’orgueil d’être nous-mêmes. La maison s’organise assez rapidement avec cuisine et salle à manger au premier étage couloir droit, chambres collectives couloir gauche, sleeping, salon, bibliothèque et chambre unique au second étage, sept chambres au troisième étage dont une collective et terrasse sur le toit. Au rez de chaussée la salle de concert et de chaque côté l’atelier, le bar et une chambre. Dès la fin de la semaine nous refusons à des personnes de s’installer dans le lieu car il n’y a plus aucune pièce de libre mais le sleeping et le salon ne désemplissent pas. Ce salon, l’une des premières pièces à bénéficier de l’électricité, donc du chauffage, donc des premiers canapés devint l’endroit le plus fréquenté du squatt et ce 24 heures sur 24, confort oblige. Quelques personnes peuvent d’ailleurs se vanter d’avoir uniquement vécu l’expérience du Clos Ferrer dans cette pièce. Elle symbolise avec la salle à manger, mais dans un autre style nous le verrons, l’espace de l’apprentissage commun à de nombreux squatts : d’abord sphère de socialisation, elle permet à toutes les personnes qui résident dans la maison de se croiser et d’apprendre à se connaître. Bien que certains et certaines aient rapidement fui cet endroit enfumé, propice à la consommation de drogues et d’alcool, le salon demeure la salle de réunion ainsi que la vitrine du squatt puisque les visiteurs et visiteuses y sont reçues. On n’y veille de plus en plus tard jusqu’à ne plus dormir et son emplacement géographique l’informe d’une importance et d’un rôle social réel puisqu’il devient le centre de la vie interne comme en témoigne la sonnette d’entrée qui lui est directement raccordée. L’importance d’un tel lieu dans ce premier squatt revendiqué de la métropole lilloise n’est pas négligeable puisque son rôle d’apprentissage permet à chacun chacune d’appréhender ce que d’aucuns appellent le mouvement ; le salon est rempli de légendes qui déterminent aux côtés de la vie quotidienne, de l’aspect juridique et des implications personnelles de chacun cette identité de squatteureuses à laquelle nullE n’échappe les premières semaines de l’occupation. Dans Cracking the movement, squatting beyond the media on rapproche ces lieux récursifs des salons du XIXème siècle, de certaines loges, de sphères d’artistes, de corporation d’étudiants ou de congrégations, en somme d’institutions plus ou moins formelles où sont combinés le culte et la mémoire de certains événements à un mode de vie particulier dans lequel la promesse d’une récurrence est cultivée, en l’occurrence celle de luttes radicales passées. L’héritage n’est plus celui des pères contre lesquels toutes et tous sont en réaction mais celui des pairs, nos semblables ou proclamés tels qui tissent de leur discours et légendes croisées une histoire et une sphère commune…



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